Boubacar Traoré : Le petit crabe, le Sage, et l’homme à l’harmonica …
« Un jour, dans une grande ville, pas très très loin d’ici, un petit crabe se lamentait :
- J’en ai assez. Je suis fatigué d’aller toujours dans la même direction. Si mon avenir est tout tracé, alors autant finir en salade … Au moins, mon existence n’aura pas été vaine et ma fin apaisera celui qui est tenaillé par la faim.
Dans mon malheur, j’ai quand même bien de la chance : le restaurant chinois se trouve justement sur ma trajectoire… Si ça c’est pas un Signe !
Alors qu’il continuait d’avancer, d’une pince déterminée, vers sa tragique destinée, il fut stoppé par un étranger :
- Excuse-moi Petit Crabe. Je cherche un endroit où passer la nuit. Saurais-tu me conseiller ?
- C’est à moi que vous vous adressez ? D’habitude jamais personne ne fait attention à moi. Pour dormir, je ne sais pas mais je peux toujours vous inviter à dîner. Il y a un resto très sympa, à deux pinces d’ici. De la salade, ça vous ira ? : répondit le petit crabe à la voix étranglée de sanglots.
-Qu’as-tu donc Petit Crabe ? A verser tant de larmes, tu vas finir par te dessécher.
A ces mots, le petit crabe cessa de pleurer et se mit à raconté ce qu’il projetait de faire le soir même mais surtout comment et pourquoi il en était arrivé là :
- C’est que je suis bien loin de mon Atlantique natal. Là bas, entouré des miens, la vie me semblait douce … Et puis, un jour deux de mes pattes se sont atrophiées. C’est là que mes ennuis ont commencé.
Tous les autres décapodes se moquaient de moi, à longueur de journée, parce que j’étais différent :
« Hey Petit Crabe, tu ne marches plus tout à fait droit. T’as bu trop de bouillon ou quoi ? »: me disaient-ils en ricanant. J’étais devenu la cible de tous les quolibets. Dès lors, je compris que s’en était fini de ma vie chez les Brachyura. Un matin, ainsi rejeté pas les miens, j’ai pris la fuite pour partir aussi loin que mes pattes me porteraient. Mon obsession : tenter ma chance chez les bipèdes. J’avais la certitude qu’eux au moins me comprendraient …
… Hélas, ici je me sens plus seul que jamais, perdu dans la grisaille permanente d’une ville où même les gens sont aigris. Tous me montrent du doigt du fait de ma différence. Pire encore, mon quotidien n’est que dédain et indifférence.
- Oh la la ! Toi tu as méchant coup de blues, mon Petit Crabe ! Attends, j’ai avec moi quelque chose qui devrait te remonter le moral …
L’inconnu sortit, de sa poche, un objet brillant qu’il porta directement à sa bouche…
Dès les premières notes, le petit crabe su qu’il s’agissait d’un harmonica mais jamais il n’aurait pu prévoir ce qui arriva par la suite …
-Vois-tu Petit Crabe, sans même me connaitre, tu étais prêt à te sacrifier tout à l’heure pour que je puisse me sustenter. C’est maintenant à mon tour de te venir en aide : s’interrompit l’homme à l’harmonica avant de poursuivre en musique.
Après un bref instant, la mélodie se fit incantation et telle une baguette magique, les sons produits par l’instrument firent apparaître deux autres musiciens.
Sans plus de cérémonie, ils se mirent à jouer de concert.
La musique devint une entité à part entière : dotée d’une âme insufflée par les accords d’une guitare en bois, elle-même animée par des mouvements qu’exécutait un homme rompu à l’exercice. C’est alors que celui-ci se mit à chanter. A travers sa voix, s’exprimaient celle d’un peuple constitué des millions d’âmes qui l’avaient précédé. Par ses chants, l’homme à la guitare de bois faisait preuve d’une infinie sagesse.
Le petit crabe avait bien entendu parler du blues. Un jour, alors qu’il s’interrogeait sur le sujet, quelqu’un lui avait fait cette réponse :
« Il y a longtemps sur des guitares
Des mains noires lui donnaient le jour
Pour chanter les peines et les espoirs
Pour chanter Dieu et puis l’amour »
Ainsi c’était donc vrai. Cet inconnu (dont le nom s’est perdu à travers les âges) ne s’y était pas trompé. C’était bien à cette scène que le petit crabe était en train d’assister.
A en croire les battements de la calebasse, Dame Musique avait également du coeur et c’est tout naturellement qu’elle vint réchauffer celui de notre Petit Crabe qui pour la première fois depuis très longtemps pu ressentir les élans d’un organe qu’il croyait, lui aussi, atrophié…
L’histoire ne s’arrêta pas là. Les yeux et les oreilles encore tous écarquillés par le caractère miraculeux d’un tel spectacle, le petit crabe constata soudain qu’il se trouvait à nouveau sur ces rivages qu’il aimait tant enfant :
-Mama Africa, j’ai tant attendu ce moment. Me voici de retour de l’autre côté de l’Atlantique. Chez moi, enfin !
Soudain, comme pour souligner l’intensité de l’instant, l’harmonica se fit encore plus envoûtant, comme exalté par le bonheur retrouvé de Petit Crabe .
Unis dans la célébration du retour aux racines du blues, on aurait dit que Dame Musique leur avait fait pousser des ailes, au moyen d’un mystérieux sortilège.
La nuit étant bien avancée, les trois compères rangèrent leurs instruments. Et au petit crabe de replonger dans la médiocrité dans sa réalité (du moins le croyait-il).
- Où vas-tu Petit crabe, le Maître souhaite te parler ? : lança l’homme à l’harmonica.
Alors que le petit crabe continuait dans la même direction, l’homme ajouta :
- Si tu t’en vas maintenant tu n’auras rien compris. Mais quoi qu’il en soit, je respecterais ton choix.
Pour la première fois de sa vie, Petit Crabe devait choisir et non subir la volonté d’autrui.
Alors qu’il réfléchissait encore aux implications d’une telle décision, la voix du sage raisonna :
- Ainsi donc Petit Crabe, j’ai cru comprendre que tu aimais notre musique. C’est donc que ton coeur est toujours à sa place et que de surcroît, il fonctionne à merveille … Mais alors d’où te vient donc ce penchant pour l’affliction et le désespoir ?
-Vénérable Sage, c’est que sur cette terre, chacun semble avoir trouvé sa place. Alors que moi …
-Mon ami,comme tu es injuste envers toi-même. Que de chemin parcouru depuis que tu as quitté les tiens. Vois comme tu as grandi. Tu n’a plus ta carapace, il est tout à fait c’est normal de se sentir vulnérable dans cette situation. Sois patient, tu es encore en pleine construction … Certes tu es de petite taille, mais à mes yeux tu as tout d’un GRAND. Tu n’as, assurément mon très cher Crabe, rien à envier à ton cousin de sang royal.
- Mais Maître, je ne vois pas en quoi …
-Tu te trouves présentement devant moi n’est-ce pas ?
- Oui, c’est un fait mais …
- As-tu remarqué que pour venir à moi, il t’avais fallu faire demi-tour ? Pas banal pour un crabe hein ! En cela tu surpasses, et de très loin, l’ensemble de tes congénères : ce qui fait de toi un être extraordinaire … Ne vois-tu pas là quelque chose dont tu pourrais être fier ?
- Certes Maître mais si j’ai fait demi-tour c’est sans m’en apercevoir. Alors ça ne compte pas !
- Tu fais erreur Petite Crabe, tout ce que tu as vécu jusqu’ici t’a préparé ce jour où tu aurais à choisir. La décision reste la tienne ; le mérite t’en revient donc entièrement.
- Mais …
- Mais pourquoi tu ne te sens pas différent, c’est ça ? N’est-ce pas ce dont tu as toujours rêvé. Apprends Petit Crabe qu’il n’y a nulle honte à être soi-même. Puisses-tu ne jamais changer …
Dans les grandes villes, dépourvues de forets, les sourires des passants sont autant de branches auxquelles le vieux singe, lorsqu’il est fatigué, peut encore s’ accrocher …
D’une extrême générosité, à un discours trop long, le Sage préféra une chanson. C’est en toute simplicité, qu’il repris sa guitare de bois, une dernière fois, avant de disparaître comme il était venu…
Jamais Petit Crabe n’avait rencontré homme si souriant et bienveillant. Le Sage était la gentillesse incarnée (ceci en dépit des difficultés qu’il avait dû connaitre lui aussi …).
A dater de ce jour, Petit Crabe su qu’il faisait partie du « haut du panier ». Il aurait sans doute encore mille batailles à livrer mais plus jamais il ne douterait de sa valeur.
En souvenir de cette rencontre qui influença sa vie toute entière, Petit Crabe arborait désormais son plus beau sourire en toute circonstance et gardait précieusement ce petit coin de chaleur au fond du coeur … »
Il ne s’agit évidement que d’une vieille légende africaine mais il se murmure ici et là que les protagonistes de cette histoire seraient réels :
le Sage s’appellerait Boubacar Traoré (guitare/chant).
L’homme à l’harmonica aurait pour patronyme : Vincent Bucher.
Quant au troisième compère, il se nommerait Madieye Niang (Calebasse).
Je ne saurais distinguer le faux du vrai. Tout ce que je sais moi, c’est qu’une fois, au moins, un harmonica émut Mademoiselle Monica aux larmes et qu’ un grand homme venu du Mali dont la musique et les larges sourires respiraient la joie de vivre, les sécha presque aussi tôt…

Le sourire de Monsieur "Kar-Kar", restera pour Monica une branche solide à laquelle s'accrocher, les jours de grande fatigue ...
3 Responses to Boubacar Traoré : Le petit crabe, le Sage, et l’homme à l’harmonica …
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quel beau récit, tu es vraiment doué petit crabe ^^
Ce conte très ancien dit aussi que « si le petit crabe rougit, c’est qu’il est cuit … »
« Et le petit crabe comprit qu’il ne pouvait pas avoir le contrôle sur tout ce qui l’entourait. Il prit comme décision de ne vivre que comme il le souhaitait. Sa pince atrophiée lui procure, depuis ce jour, une fierté inégalée… La fierté d’être « LUI » ! »